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Je comprends votre désarroi ayant moi-même vécu
l'expérience avec ma fille. Combien de fois me suis-je sentie
divisée entre l'amour de ma propre fille qui tendait les
bras pour un câlin et l'amour pour les enfants de mon groupe
qui manifestaient eux aussi leur besoin d'être pris et sécurisés.
Mon sentiment de compétence a été parfois ébranlé
lorsque ma fille se montrait colérique aux yeux des parents.
Que se passe-t-il chez notre enfant lorsque nous travaillons auprès
d'un groupe d'enfants auquel il est intégré? Pourquoi
manifeste t-il des comportements dérangeants? Pourtant, il
a l'opportunité de grandir dans un cadre sécurisant,
chaleureux auprès de sa mère qui le stimule, l'encourage.
Il a la chance de voir dans le regard de sa mère l'excitation,
la joie devant ses premiers pas, ses premiers mots, la fierté
devant ses prouesses, la tendresse de l'amour maternel. Grâce
au contexte de groupe, il développe des habiletés
sociales, il apprend à attendre, à partager, à
demander, à négocier. Il développe de l'autonomie
puisque sa mère partage son soutien avec tous. Il pratique
ses habiletés langagières à travers la multiplication
des interactions entre les pairs. Ce sont certes des avantages importants
qu'il ne faut surtout par oublier puisqu'ils ont motivé le
choix professionnel de la RSG, maman d'un petit d'âge préscolaire.
Mais lorsque nous nous penchons sur le vécu de l'enfant,
nous devons reconnaître qu'il doit faire face à de
nombreuses modifications de son environnement. Il subit des modifications
dans son environnement physique, il doit partager son territoire,
ses objets. Son monde affectif est en bouleversement car l'élargissement
de son univers social entraîne des délais de sa maman
à répondre à ses besoins et/ou à ses
désirs et aussi le partage de l'attention et du temps accordé
par sa mère. De nouvelles règles lui sont imposées
dans ce contexte de groupe. Son horaire est parfois modifié
au gré des besoins du groupe d'enfants ou des parents. Des
enjeux développementaux sont liés à ces changements.
On demande à l'enfant de comprendre que sa mère joue
un autre rôle, celui d'éducatrice. Il doit donc sortir
de son propre point de vue alors que sa pensée se caractérise
par l'égocentrisme. Ce n'est qu'après sept ou huit
ans qu'il se dégagera progressivement de cet égocentrisme
et comprendra la relativité et la diversité d'une
même réalité. Alors, seulement il lui sera possible
de voir sa mère comme sa mère mais aussi comme une
éducatrice. Nous avons donc une attente irréaliste
lorsque nous désirons que le petit comprenne la réalité
du double rôle.
D’un point de vue affectif, l'enjeu se dessine au niveau
de la rivalité. L'enfant sent sa place privilégiée
menacée, les enfants accueillis dans le milieu de garde familial
deviennent des rivaux. Les gestes de tendresse, d'écoute
et d'aide faits par sa maman envers les autres deviennent pour lui
une trahison. Non seulement doit-il apprendre certaines habiletés
prosociales mais il se retrouve envahi dans son territoire. Il ne
s'agit plus de partage simple mais d'envahissement et d'intrusion
par d'autres enfants dans son cadre de vie. Il voit son sentiment
d'appartenance ébranlé; on ne le reconnaît plus
comme l'enfant de sa mère puisque celle-ci lui retire ses
privilèges, son amour exclusif. Cette perception de perte
insécurise l'enfant qui se retrouve dans un cadre relationnel
en mutation.
Ce qui sécurisait l'enfant dans son milieu
physique, son petit coin tranquille, ses petites cachettes secrètes,
ses objets rassurants chargés d'odeurs se retrouvent parfois
dans la zone du partage. Ses jouets, sa maison, sa maman définissent
l'identité de l'enfant. C'est ce que L'Écuyer[i]
appelle le soi possessif, une des structures du concept de soi.
Lorsque la zone privée n'est pas préservée,
les sentiments de sécurité et d'identité de
l'enfant se fragilisent.
Certains enfants réagissent en manifestant des comportements
agressifs. Ils poussent les enfants qui ne veulent pas suivre ses
ordres ou les consignes de sa maman. Ils génèrent
de nombreux conflits de possession. Tous les jouets sont à
eux. Ils provoquent des disputes reliées à l'espace.
Ils cherchent à garder le contrôle sur leur environnement
et à s'assurer une place privilégiée dans le
groupe et surtout auprès de sa mère. Certains se transforment
en diablotin afin d'obtenir l'attention par le biais des punitions,
des réprimandes. C'est si difficile de ne plus être
le seul point de mire, le seul objet d'amour de sa maman. D'autres
enfants régressent, agissent comme les petits bébés
afin d'être nourris, langés, bercés, pris comme
eux. Dans leur pensée magique ils s'imaginent qu'en se souillant
de nouveau, en demandant la suce ou le biberon ou encore en parlant
comme un bébé, ils retrouveront les doux bras de leur
maman comme autrefois et comme les poupons intégrés
dans leur milieu de garde familial.
Malgré la présence de ces défis que doivent
relever l'enfant et sa maman, il est possible d'aider l'enfant à
développer des stratégies adaptatives qui feront de
lui un enfant heureux, confiant dans l'amour inconditionnel de ses
parents.
- Aménagez votre milieu en préservant une zone d'intimité.
Ce territoire sera réservé à votre enfant.
Il pourra s'y réfugier pour se sécuriser ou pour
apprivoiser progressivement le contexte continu de proximité
lié à la garde en milieu familial. N'oublions pas
qu'il doit vivre en contexte de groupe près de dix heures
par jour. Sa chambre peut servir de lieu de tranquillité
s'il est assez vieux pour y être en sécurité.
Vous pouvez aussi réserver un coin dans la salle de jeu
où l'enfant pourra se réfugier au besoin.
- Identifiez avec votre enfant des objets, des jouets réservés
à son usage personnel. Ces effets seront rangés
dans la zone privée. Le choix de l'enfant d'apporter ses
propres jouets dans le groupe suppose qu'il accepte le partage.
- Faites vivre progressivement des délais à votre
enfant. Un enfant qui obtient habituellement réponse à
sa demande sans délai éprouvera de la difficulté
dans l'attente inhérente au partage de l'adulte.
- Préparez votre enfant à la nouvelle réalité
en lui décrivant de façon concrète le déroulement
des moments de vie en groupe. Lorsqu'un poupon est intégré,
il est important d'en parler au groupe en décrivant comment
le dîner, la sieste, les activités se dérouleront
avec le nouveau venu.
- Dressez-lui le portrait des moments réservés à
la famille et à la relation privilégiée et
unique que vous avez avec lui. Il est essentiel de rappeler à
l'enfant ce qui le distingue des autres enfants. «Tu es
mon enfant d'amour. Je serai toujours ta maman. Les amis partiront
pour aller à la maternelle et toi, papa et moi seront toujours
une famille. Tu sais tu es le seul à avoir la chanson du
dodo avant de te coucher, il y a juste toi qui se colle sur maman
la fin de semaine au salon pour écouter…».
Parlez des gestes réservés à votre relation
privilégiée. L'enfant doit être rassuré
par rapport au lien unique de la relation parentale.
Attitudes éducatives de base
- Réservez un moment à votre enfant seul à
seul. Plus cette période sera respectée, stable,
fixe dans le temps, plus votre enfant reconnaîtra la place
unique qu'il occupe dans votre cœur. Il acceptera plus facilement
le partage de sa maman puisqu'il aura la certitude que dans la
journée elle lui témoignera l'amour spécial
qu'il y a entre la mère et son enfant. Ce sentiment de
confiance le sécurisera.
- Illustrez les consignes relatives au tour d'actions, aux places
près de vous à l'aide de pictogrammes. Ces images
aideront concrètement votre enfant à constater l'équité
existant au sein du groupe.
- Décodez et nommez son émotion lorsqu'il éprouve
de la difficulté à partager votre attention. Il
se sentira compris. «Tu trouves ça difficile d'attendre
que j'ai terminé de changer la couche. Tu voudrais être
pris maintenant.» Parlez de la situation d'adaptation difficile
pour l'enfant. L'enfant se sent compris et aimé même
dans ses sentiments de jalousie.
- Nommez la fierté que vous éprouvez envers votre
enfant ses forces, ses intérêts. Dites-lui en quoi
il est spécial pour vous.
- Si votre enfant manifeste des comportements agressifs, votre
rôle en est un de modération et de paroles. L'enfant
n'est pas obligé d'aimer les autres enfants. Autorisez,
verbalisez la colère mais les manifestations agressives
et dangereuses sont interdites.
- Si votre enfant s'oppose, évitez la confrontation directe.
Faites lui faire le choix en nommant la conséquence. Parfois,
il teste les limites pour avoir l'attention ou pour vérifier
si les règles familiales et les règles du milieu
de garde sont les mêmes.
- Les reproches (tu es méchant), le chantage affectif (tu
fais de la peine à maman) jettent de l'huile sur le jeu
et alimentent la colère. Vos interventions peuvent transformer
des manifestations normales de jalousie en réactions pathologiques.
- Évitez les reproches ou les punitions lorsque votre
enfant agit en bébé. Offrez plutôt de l'attention
positive lorsqu'il fait le grand. Valorisez les avantages des
grands qui savent faire plein de choses alors que le bébé
ne fait que ramper, pleurer, etc. Accordez une pause tendresse
ou une période d'activités réservée
au grand. Même le nourrisson ne pourra perturber ce temps
avec maman (la sieste est souvent le moment choisi).
En somme, les moments d'attention positive, la valorisation des
comportements souhaités et le rappel de l'unicité
de la relation parentale, rassureront l'enfant sur la place privilégiée
qu'il occupe dans votre cœur autant en famille qu'en période
de garde.

[i]
L'Écuyer, R. (1994) Le développement du concept de
soi de l'enfance à la vieillesse. Les Presses de l'Université
de Montréal.
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