Les jeunes enfants possèdent-ils les outils pour gérer leur stress de façon efficace?

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Traduction libre de : MARION, Marian (2003), Guidance of young children, Merril Prentice Hall, 208-223

Cet article a pour objectifs de comprendre pourquoi les enfants n’ont pas la capacité d’affronter seuls des stress importants à leurs yeux ainsi que d’identifier des stratégies pouvant être employées afin de bien les soutenir. Il est à noter que la rédaction de cet article s’appuie principalement sur les travaux de Marian Marion (2003). Afin d’illustrer les propos de l’auteure, je vous présente la vignette d’Élizabeth portant sur l’adaptation d’un enfant à son milieu de garde. Ainsi, à la lecture des prochaines lignes, il importe de se rappeler que cet écrit ne se veut pas une étude approfondie du processus d’adaptation de l’enfant, mais bien une réflexion sur le stress, de façon générale, vécu par les enfants.

Élizabeth, 4 ans, vit au sein d’un milieu de garde familial depuis l’âge de 10 mois.  À la fin du mois d’août, ses parents, à leur grande surprise, reçoivent un appel d’un centre de la petite enfance (volet installation) les informant de la disponibilité d’une place pour leur fille au sein d’un groupe de 4 ans.  Ils y avaient inscrit Élizabeth bien avant sa naissance.

Après réflexion, les parents procèdent à l’inscription d’Élizabeth convaincus qu’elle s’amuserait et apprendrait davantage auprès d’enfants de son âge.  Une dizaine de jours plus tard, Élizabeth est accueilli à sa nouvelle garderie.  Son adaptation s’effectue difficilement.  Elle pleure beaucoup à différents moments de la journée.  Ses parents sont déconcertés.  Ils ne reconnaissent plus leur fille.

À la fin du mois, Sophia, son éducatrice, ressent une vive exaspération.  Elle décide de consulter de nouveau sa conseillère pédagogique afin de porter un nouveau regard sur la souffrance d’Élizabeth et d’expérimenter de nouvelles stratégies. Sa conseillère s’appuie sur les écrits de Marian Marion afin d’effectuer une nouvelle lecture de la situation.

LE STRESS : UNE QUESTION DE PERCEPTION

Selon Marian Marion (2003), les facteurs de stress psychologiques sont des formes de stimulations excessives qui peuvent menacer ou empêcher le développement du sentiment de bien-être chez l’enfant.

Bien qu’anodines aux yeux des adultes, plusieurs situations peuvent être perçues comme étant stressantes par les enfants. Chez les enfants comme chez les adultes, les perceptions diffèrent.

Ainsi, Élizabeth peut considérer son arrivée à la garderie comme étant extrêmement stressante, tandis que Mathis en sera affecté à un moindre degré.

Le stress repose donc sur la perception qu’a l’enfant de cet événement.

Marion insiste sur le fait qu’un enfant est plus sujet à ressentir un stress psychologique relié à une cause interne (ses pensées, ses émotions, ses douleurs, comme un mal de tête, une maladie ou une blessure.) ou une cause externe (un déménagement, une mortalité, une séparation ou un contact indirect avec la violence, etc.) lorsqu’il :

  • ne comprend pas cette cause;
  • ne peut pas l’évaluer;
  • ne peut pas la gérer;

Pour Zimbardo (1982 : Marion, 2003), il appert que les enfants éprouvent souvent du stress lorsqu’ils n’arrivent pas à répondre à leurs besoins fondamentaux suivants :

  • Sécurité
  • Attachement
  • Acceptation
  • Compréhension
  • Maîtrise (être capable de…)

Avec le soutien de la conseillère pédagogique, Sophia amorce la liste des différentes pertes – deuils- subis par Élizabeth.

  • L’affection et la présence chaleureuse de Manon, sa RSG depuis l’âge de 10 mois;
  • La présence de Jasmine, Simon, Yassin, les plus âgés, et de Victor et Rose-Marie, les plus jeunes. Ils représentaient ses camarades de jeux, sa deuxième famille;
  • La présence des enfants de Manon, Sarah et Emmanuel, ainsi que de son conjoint André;
  • Son statut d’aîné et les avantages y étant associés;
  • L’environnement physique de son milieu de garde, ses jouets favoris, le parc (ses modules de jeux et son amie Audrey qui y venait tous les jours), etc.;
  • Sa routine sécurisante, le nombre restreint d’enfants;
  • La présence d’un seul donneur de soin;
  • Etc;

En discutant de sa liste avec les parents d’Élizabeth, Sophia y ajoute de nouveaux éléments.

En se référant à Zimbardo, Sophia constate que différents besoins chez Élizabeth ne sont pas comblés :

  • Elle ne comprend pas les raisons sous-jacentes à ce changement, sa colère est dirigée vers les adultes qui l’accueillent;
  • Elle ne se sent pas comprise et acceptée par Sophia, elle ressent son exaspération;
  • Elle a de la difficulté à tisser un lien d’attachement avec Sophia, les émotions étant très intenses;
  • Elle a de la difficulté à créer des liens avec d’autres camarades puisqu’elle est envahie par sa peine et sa colère;
  • Le désarroi étant très intense, sa participation est restreinte, elle se perçoit moins compétente;
  • Elle ne sait pas comment passer outre ce désarroi;
  • Etc.

LES JEUNES ENFANTS NE PEUVENT GÉRER SEULS LE STRESS DE FAÇON EFFICACE.

Bien que Sophia soit consciente que les enfants ne possèdent pas tous les mêmes outils pour affronter les situations stressantes et que tout comme les adultes, ils ont besoin de soutien, elle constate qu’elle éprouvait de la difficulté a accepté que l’adaptation d’Élizabeth soit si longue.  L’identification des pertes subies par l’enfant l’a aidée à se forger un nouveau regard.  Elle réalise qu’elle avait tendance à minimiser le stress d’Élizabeth.  Elle constate également, que lors de ses discussions avec ses collègues, les mots « manipulation » et « caprice » surgissent inévitablement l’empêchant, d’une part d’adopter une attitude vraiment empathique et, d’autre part, de soutenir Élizabeth face à ses limites pour affronter son stress.

À cet égard, Marian Marion (2003) répertorie différentes limites développementales  chez les jeunes enfants les empêchant d’affronter de façon efficace leurs stress.   Pour Marion, il est clair que le jeune enfant ne possède pas les outils nécessaires pour gérer seul son stress, car pour ce faire, il lui faudrait :

Être capable de considérer plus d’un aspect à la fois

Une personne doit être capable de considérer plusieurs options et solutions. Comparer deux options requiert l’habileté cognitive de réfléchir à deux aspects en même temps.

Un jeune enfant est incapable de réaliser seul cet exercice à cause des limites de sa pensée logique.  Il établit son raisonnement sur une seule dimension à la fois.  Il recourt à une portion limitée de l’information disponible.  En fait, il perçoit la réalité que de son point de vue.

Aux yeux d’Élizabeth, sa vie a basculé. Elle a subi plusieurs pertes importantes.  Il est possible qu’elle craigne de nouvelles pertes.  Son environnement est devenu insécurisant.  Où est Manon et mes anciens camarades?  Mes parents, mon frère peuvent-ils disparaître ainsi? Les gens que j’aime peuvent-ils s’évanouir dans la nature. Qu’est-ce que j’ai fait d’inadéquat? Pourquoi je me retrouve ici? Sophia et ses parents prendront soin d’expliquer la nature des changements et d’expliquer que la peine s’amenuisera en en prenant bien soin.  Le changement s’est effectué rapidement et Élizabeth avait besoin d’y être mieux préparé.

Être capable d’élaborer plusieurs solutions

Une personne doit avoir conscience qu’il y a des solutions possibles afin de contrer son problème.  De plus, elle doit avoir la capacité d’imaginer diverses solutions créatives et de les classer par en ordre logique.

Un jeune enfant ne possède pas les habiletés pour effectuer seul ces tâches.  Lorsqu’un enfant ressent de l’inquiétude, il est envahi par cette émotion qui interfère avec ses capacités de résoudre son problème.  Le tout-petit a de la difficulté à percevoir comment une situation peut changer, car il met l’accent sur l’avant et l’après du problème, mais il arrive difficilement à comprendre le processus qui lui permettra de passer de l’un à l’autre.  La notion de processus de changement est, de toute évidence, trop abstraite pour lui.  Enfin, étant donné que ses habiletés de classification sont limitées, il ne peut générer et ordonner seul diverses solutions.

Élizabeth et Sophia identifient différentes stratégies pour prendre soin de cette immense peine.  Tant Élizabeth que Sophia essaient de la mettre en mot ou en geste.  Élizabeth est invité à identifier l’ampleur de sa peine en présentant un écart plus ou moins grand entre ses mains ou encore en choisissant des figurines de différentes tailles.  Elle peut également feuilleter un album avec tous les gens qu’elle aime et présenter à Sophia les enfants dont elle s’ennuie.  Les photos l’aident à exprimer sa peine et sa colère.  Elle peut également leur faire des dessins ou leur transmettre des messages.  Une fois que les émotions ont été bien accueillies, et ce plusieurs fois par jour, Sophia aide Elizabeth à trouver des activités qui lui font plaisir.  Des activités qui font fondre sa peine.  À titre de renforcement, Sophia inscrit dans le journal de bord les stratégies utilisées par l’enfant.

Élizabeth et ses parents rendent visite à Manon, elle lui remet ses dessins.  Elle peut également lui téléphoner.  C’est rassurant pour Élizabeth pouvoir donner des câlins et caresses à Manon et ses anciens camarades.

Être capable de gérer les émotions plus difficiles

En situation de stress, une personne doit être capable d’identifier et de comprendre les émotions y étant associées (ex. : anxiété, peur, colère, etc.).  Par ses expériences passées, elle pourra recourir à des stratégies adéquates afin de les gérer.

Le tout-petit exprime ses émotions sans toutefois les comprendre et les gérer.  Toutefois, les études sur la colère démontrent que le jeune enfant peut apprendre à bien gérer cette émotion lorsqu’il a un bon modèle et qu’on lui enseigne de bonnes stratégies.

Lors des causeries, Sophia enseigne aux enfants comment reconnaître les manifestations de différentes émotions.  Elle invite chacun des enfants à s’exprimer.  Elle leur présente des stratégies de relaxation et de respiration.  Les enfants adorent lorsqu’elle raconte une histoire dont elle est le personnage principale.  Avec Élizabeth, elle en profite pour lui inventer ou lui lire des histoires similaires à la sienne.  Par la suite, elles réfléchissent aux stratégies à recourir.

Être capable de comprendre l’influence de ses réactions sur la situation source de stress

Une personne doit pour cela être capable de considérer plusieurs aspects d’un problème, dont sa propre réaction et l’événement stressant.  Elle doit, par exemple, tenir compte autant des conséquences découlant de ses propres actions que des sentiments des autres personnes concernées.  Enfin, la personne doit posséder un large éventail de connaissances et d’expériences sur lesquelles appuyer sa compréhension.

Le jeune enfant a beaucoup de difficulté à saisir comment ses propres réactions influencent l’événement à l’origine de son stress, car il commence tout juste à accumuler son bagage de connaissances et d’expériences.  Étant donné qu’il est égocentrique, il ne se préoccupe pas naturellement des émotions des autres.

Sophia expérimente différents jeux afin d’aider Élizabeth à comprendre qu’elle peut influencer son état de bien être.  Dernièrement, Sophia et Élizabeth se sont amusées à  remplir des petits pots d’eau.  Sophia l’a invitée à varier les quantités.  Constat : plus il y a d’eau, plus c’est lourd et moins il y a d’espace.  Plus la peine est grande, plus on se sent inconfortable et moins nous avons le goût de nous amuser.  Il faut essayer de vider notre peine en l’exprimant à un adulte ou un enfant afin de faire de l’espace au plaisir.  Sophia insiste sur le fait que toutes les émotions ont leur place.

Être capable de réfléchir à ses propres pensées

Le tout-petit ne possède pas les capacités lui permettant d’identifier seul ses propres pensées et d’en évaluer la pertinence.

Sophia se pratique à décoder les pensées d’Élizabeth.  Elle discute avec ses parents afin de recueillir de l’information, elle discute de ses dessins, elle met des mots sur ses gestes et réactions, elle lui lit des histoires qui la touche.  À la période des départs, lorsqu’elle voit la peine d’Elizabeth resurgir, elle verbalise ses pensées et ses réactions.  Elle accepte ses larmes et lui offre du réconfort. Élizabeth peut alors attendre ses parents plus calmement.

STRATÉGIES POUR AIDER LES ENFANTS À BIEN GÉRER LEUR STRESS

Marian Marion (2003) invite les éducatrices à  miser sur les stratégies suivantes.

Présentation d’un modèle approprié de gestion du stress

L’éducatrice, par ses différentes manières de réagir aux tracas de la vie quotidienne, représente pour l’enfant un modèle important de gestion de stress.  Ainsi, elle pourra s’inspirer des stratégies qu’elle utilise pour retrouver un état de calme et agir de façon constructive.  Anne-Marie vient de renverser un verre de jus, elle dit aux enfants : « Je suis un peu énervée, je vais prendre trois grandes respirations »

Créer un environnement physique et psychologique qui amoindrit les sources de stress
Il est évidemment impossible d’évacuer toutes les sources de stress de l’environnement de l’enfant. Toutefois, il est possible pour l’éducatrice d’améliorer ses interventions en matière de discipline, de réaliser des activités adaptées auxbesoins et aux capacités de l’enfant et surtout de « passer au peigne fin » les différents changements qui peuvent survenir et susciter du stress chez le tout-petit.

Ainsi, à titre d’exemple, lorsqu’une éducatrice doit quitter un groupe d’enfants (retrait préventif, maladie, déménagement), il importe d’identifier des stratégies qui aideront l’enfant à bien comprendre ce départ et à se préparer à ce deuil.  Il faut accepter que chaque enfant réagisse de façon différente et se préoccuper de celui dont la réaction s’éloignera de celle de la majorité.

Améliorer sa connaissance des différents facteurs de stress

En identifiant les facteurs de stress possibles, l’éducatrice pourra agir à titre préventif. Toutefois, cela nécessite qu’elle reconnaisse le caractère unique de chaque enfant.  Ainsi, Mélanie, éducatrice d’un groupe multiâge, prend maintenant soin de préparer les plus jeunes au départ des aîné(e)s pour la maternelle. L’année dernière, un enfant de son groupe, qui était en vacances à la fin du mois d’août, fut très ébranlé de constater l’absence de deux de ses compagnons, à son retour.

Maintenant, un mois environ avant le départ des enfants pour la maternelle, l’éducatrice affiche leurs photos et celle d’une école sur un joli carton. À l’aide de causeries et d’un livre d’histoire, elle prend soin d’aborder ce départ avec tous les enfants du groupe.  Bref, elle démystifie cet événement. Enfin, elle conserve ce carton, bien à la vue des autres enfants,  jusqu’à la mi-septembre.

Agir comme un « tampon » entre l’enfant et le facteur de stress
Le soutien de l’éducatrice représente une aide inestimable pour l’enfant vivant un stress puisqu’il possède peu d’outils pour y faire face.  Il est possible de soutenir l’enfant en adoptant un ton calme et posé lorsqu’il est anxieux.  Le recours à l’écoute active, afin de refléter ses émotions, aide grandement l’enfant à se libérer de ses préoccupations.  Un enfant ou un adulte envahi par les émotions ne peut réfléchir adéquatement à ce qui lui cause problème. Les éducatrices sont invitées à parfaire leur connaissance dans le domaine de l’accueil des émotions.

Enseigner aux enfants des habiletés pour se calmer et se détendre eux-mêmes
Se calmer et se détendre représentent des habiletés essentielles afin de surmonter un stress. Il faut tout d’abord prendre le temps d’expliquer à l’enfant les réactions de son corps lorsqu’il est confronté à un stress.  Pour ce faire, différentes activités peuvent être réalisées.  Par la suite, il faut lui enseigner comment détendre une ou plusieurs parties de son corps ou comment respirer lentement.  Il est tout à fait normal de devoir rappeler à l’enfant de recourir aux stratégies expérimentées puisqu’il aura tendance à être totalement absorbé par son problème… tout comme les adultes!!!  D’excellents livres, spécifiquement conçus à l’intention des milieux de garde, sont disponibles. N’hésitons pas à les feuilleter.

Exemples de stratégies présentés par Marian Marion (2003 : p. 223)

  • Fredonner ou chanter tout doucement
    Chantez tout doucement avec l’enfant une de ses chansons favorites.  Par la suite, remplacez les paroles par des « hum, hum, hum ».  Demandez- lui de fermer les yeux.  Mentionnez-lui que vous fredonnez des « hum, hum » lorsque vous vous sentez nerveux ou que vous devez attendre longtemps en file.
  • Yoga
    Enseignez 3 ou 4 techniques simples de yoga.  Placez les affiches dans le local et invitez l’enfant à les pratiquer lorsqu’il est tendu.
  • Utiliser du matériel tactile
    Proposez à l’enfant de réaliser une activité de pâte à modeler, de peinture, de manipulation de sable, d’eau ou de pâtes alimentaires sèches.

Souffler doucement sur une plume (cette idée n’est pas de l’auteure citée)
Invitez l’enfant à faire onduler une ou des plumes piquées dans une demi-boule de styromousse.