Sarah parle à la maison avec ses parents…mais jamais à la garderie. Elle souffre de mutisme sélectif.

FacebookTwitterLinkedInPartager
Print Friendly

Linda Gagnon, psychologue et consultante en petite enfance

Janvier 2015

www.aveclenfant.com

Différentes manifestations du mutisme sélectif

Les parents de Sarah, 4 ans, expliquent qu’à la maison, elle parle comme une pie mais que dès qu’elle entre à la garderie, elle devient muette comme une carpe.  Elle se tient à l’écart des autres enfants, elle ne semble pas avoir autant de plaisir que ses camarades et répond non-verbalement aux questions de son éducatrice.  Sarah privilégie les jeux solitaires, elle évite le regard et lorsqu’elle se déplace, elle semble particulièrement tendue.

Loïc a 4 ans ½, il souffre également de mutisme sélectif mais cela se manifeste différemment de Sarah.  Ainsi, il parle à deux camarades de son groupe s’il est à l’écart du regard des autres.  En fait, il chuchote.  Dès que l’éducatrice lui parle, plus un mot ne sort.

Janie a 6 ans.  Elle est à la maternelle.  Elle participe aux activités activement mais de façon non-verbale.  Elle s’amuse tout en ne disant jamais un mot. Elle sourit à ses amis. Lorsque sa mère vient la chercher au Service de garde, dès qu’elle met les pieds hors de l’école, elle se met à parler, les mots se bousculent tellement il y a d’idées.

Isabella a 7 ans.  Elle commence sa 2e année.  Elle relate à sa psychologue qu’elle a souri 3 fois l’année dernière dans la cour de récréation.   Elle n’a pas joué une seule fois avec des camarades.  Elle demeurait observatrice à toutes les récréations.  En classe, son enseignante insistait fortement afin qu’elle parle plus fort et s’impatientait lorsqu’elle n’y arrivait pas.

Ces quatre enfants semblent timides mais en fait cest bien plus que cela. Ils sont atteints de mutisme sélectif et il est primordial que les adultes qui les entourent puissent dépister ce trouble et demandent du soutien professionnel pour aider ces enfants anxieux socialement à faire sortir les mots.  Les adultes doivent éviter d’improviser des interventions qui pourraient ancrer davantage les difficultés chez l’enfant comme donner des conséquences/retraits de privilège; faire miroiter une récompense; insister pour que l’enfant parle devant les autres; mentionner qu’ils font de la manipulation ou tout autre actions/réactions reposant sur des hypothèses improvisées, et ce même si l’intention de départ est bonne… La première étape et la meilleure, se documenter en lisant sur le mutisme sélectif.

« Un enfant atteint de mutisme sélectif ne peut effectivement pas passer du silence complet à la communication aisée, il a besoin de pouvoir s’entrainer à verbaliser dans les endroits anxiogènes (surtout à l’école ou en collectivité) de façon progressive […] »

[1]

Définitions du mutisme sélectif

L’association française « Ouvrir la voix » sur le mutisme sélectif définit le mutisme ainsi :

« Le mutisme sélectif est un trouble anxieux de l’enfance caractérisé par une incapacité régulière de l’enfant à parler dans des situations sociales spécifiques, notamment à [la garderie] ou à l’école. Toutefois, l’enfant est apte à parler tout à fait normalement dans d’autres situations où il se sent à l’aise. L’enfant devient souvent dénué d’expression et est souvent isolé socialement. La phobie sociale est associée à ce trouble dans plus de 90% des cas. » [2]

« Le mutisme sélectif est un trouble de l’enfance qui se définit par les caractéristiques suivantes (Association américaine de psychiatrie, 1994) :

A. L’enfant ne parle pas dans certaines situations sociales (par exemple à l’école) alors qu’il parle dans d’autres situations (par exemple à la maison).
B. Le problème a un impact sur la vie scolaire ou sociale.
C. La durée du problème est de plus d’un mois.
D. Le fait de ne pas parler n’est pas dû à une maîtrise insuffisante de la langue.
E. On peut exclure d’autres causes comme des troubles de la communication, la schizophrénie, etc.

Selon les études les plus récentes, le mutisme sélectif est un trouble anxieux de l’enfance qui se caractérise par l’incapacité de l’enfant à parler dans certains endroits comme à l’école alors qu’il peut parler tout à fait normalement dans les endroits où il se sent à l’aise comme à la maison. Dans plus de 95% des cas, ce trouble est associé à l’anxiété sociale, ce qui explique que l’environnement scolaire représente un des endroits les plus anxiogènes pour l’enfant mutique et que c’est lors de l’entrée en collectivité qu’il devient le plus souvent manifeste.

Plus difficiles à détecter à cause de son jeune âge, les signes d’alerte sont néanmoins souvent déjà présents chez l’enfant [à la pouponnière] (ne parle  pas, ne pleure pas, visage impassible, regard fuyant). »[3]

Où trouver des informations fiables sur le mutisme sélectif

Le site Web suivant regorge d’informations rigoureuses qui s’appuient sur la recherche scientifique : www.ouvrirlavoix .  Vous y trouverez des articles vulgarisées, des outils, des cas vécus, des vidéos.  Vous pouvez même communiquer sans frais avec leur équipe via courriels.

Un tableau de dépistage

Ce précieux outil vous permettra de situer l’enfant au niveau du mutisme et est une invitation à noter vos observations qui seront nécessaires afin que le professionnel qui interviendra auprès de l’enfant puisse compléter le diagnostic et établir le plan d’intervention avec vous.

DÉPISTAGE DU MUTISME SELECTIF : ÉCHELLE CONVERSATIONNELLE

Note: les termes « milieu de garde » et « garderie » ont été ajoutés pour améliorer la compréhension du lecteur.

(Helping your child with Selective Mutism, Angela Mcholm, Ph.D, Newharbinger publications). ©Association

1-Mutisme complet au milieu de garde ou à l’école.

L’enfant parle à la maison mais reste muet à la garderie ou à l’école. Il semble anxieux à la garderie/ l’école et peut avoir des difficultés à aller à la garderie/l’école.

2-Participation non verbale décontractée.

L’enfant parle à la maison mais pas à la garderie/l’école. Il commence à se détendre et à participer non verbalement aux activités à la garderie/l’école. Parle de la garderie/l’école d’une manière positive.

3-L’enfant parle à un de ses parents au milieu de garde ou à l’école.

L’enfant parle à la garderie/l’école lorsqu’il se trouve tout seul avec un de ses parents dans un lieu où les autres enfants et les éducatrices/enseignants ne peuvent ni l’entendre ni le voir, souvent en chuchotant.

4-Il parle et ses pairs peuvent l’observer en train de parler.

L’enfant parle à la garderie/l’école, généralement avec un de ses parents. Ses pairs peuvent l’observer mais ne l’entendent pas puisqu’il chuchote assez doucement pour rester inaudible.

5-Il parle et ses pairs peuvent l’entendre.

L’enfant parle de façon audible à la garderie/l’école normalement avec un de ses parents. Les autres enfants observent et l’entendent. L’enfant ne parle pas directement aux autres enfants ni aux éducatrices/enseignants.

6-L’enfant parle à ses pairs via un de ses parents.

L’enfant parle à sa mère ou à son père, qui transmet le message à un camarade se trouvant à proximité. Le camarade de classe peut éventuellement entendre et répondre directement à l’’enfant mutique.

7-L’enfant parle à un ou deux de ses camarades.

L’enfant parle à la garderie/l’école, avec un autre enfant, souvent dans la cours de récréation. L’enfant ne parle pas aux éducatrices/enseignants.

8-L’enfant parle à plusieurs de ses camarades de classe.

L’enfant parle avec plusieurs enfants de la garderie/l’école. L’enfant ne parle pas aux éducatrices/enseignants.

9-L’enfant parle avec l’éducatrice/l’enseignant .

L’enfant commence à parler avec l’éducatrice/l’enseignant et il parle avec plusieurs camarades.

10-Parole normale.

L’enfant parle avec la plupart des adultes et de ses camarades sur le ton de la conversation normale.

À quoi peut ressembler une intervention pour sortir l’enfant du mutisme

Comme le mutisme est associé à l’anxiété sociale, on misera sur un processus d’exposition progressive s’appuyant sur la thérapie cognitivo-comportementale.  L’enfant est exposée de façon progressive à l’objet de sa peur.  Une stratégie élaborée par Maggie Johnson et Alison Wintgens et traduite par Valérie Marshall  de l’association Ouvrir la voix s’avère particulièrement efficace.  Elle s’intitule : « Programme d’introduction progressive d’un enseignant (éducatrice) »[4]. Cette technique peut être utilisée par toute personne désireuse d’aider un enfant mutique.  Toutefois, un soutien professionnel sera requis.

Par une démarche structurée et planifiée conjointement par un intervenant qualifié et l’éducatrice/l’enseignant et le parent, l’enfant s’entraînera de façon progressive, à son rythme, à « sortir les mots ».

Pour terminer, n’oublions pas que les enfants anxieux ont besoin de notre aide tout autant que les turbulents. Nous devons demeurer vigilants et proactifs afin que leur développement demeure en constante évolution.


[1] Qu’est-ce que le Mutisme Sélectif (MS)? Source : www.ouvrirlavoix.sitego.fr

[2] Kit révisé PDF, version 2011, p. 3 : Association Ouvrir la voix www.ouvrirlavoix.sitego.fr

[3] Qu’est-ce que le Mutisme Sélectif (MS)? Source : www.ouvrirlavoix.sitego.fr

[4] Maggie Johnson et Alison Wintgens, The Selective Mutism Resource Manual. Edition Speechmark, p 141- 144.