À toutes les « Manon », semeuses de joies

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Depuis près de 40 ans, je côtoie des éducatrices comme intervenante, formatrice, enseignante au collégial ou à l’Université. Certaines éducatrices se distinguent. J’ai eu la chance d’être sollicitée pour offrir un témoignage à une de ces éducatrices d’exception : Manon. Je veux partager avec vous toute l’admiration que j’ai pour elle en espérant que toutes celles qui s’apparentent à Manon puissent se reconnaitre.

Dès la première rencontre avec Manon, j’ai été impressionnée, touchée par sa description sensible et détaillée de l’enfant en difficulté dans son groupe. Elle n’identifie pas l’enfant à ce qu’il fait « c’est un menteur, un agressif, etc. » mais bien à ce qu’il est, soit une personne à part entière parfois maladroite dans sa façon d’exprimer ses besoins. L’histoire d’une fillette de 4 ans encoprétique dans son groupe témoigne de son respect pour l’enfant. Elle me fait part de ses observations, contextualise en situant la difficulté de l’enfant dans l’histoire de la famille. Elle ne se plaint pas des inconvénients importants que lui apporte l’encoprésie de l’enfant (odeurs, les nettoyages répétés de l’enfant et des lieux). Son empathie s’étend aussi à la famille qu’elle ne juge pas mais tente de comprendre dans sa propre réalité.

Le savoir-être de l’éducatrice se traduit dans l’art de créer des relations[1]. J’ai été témoin de la qualité des liens entre les enfants et Manon à de nombreuses occasions. Elle a su se défaire des schèmes relationnels usuels et faire confiance au lien. En voilà un exemple. Lors d’un tournage  d’une animation Brindami, elle remercie un enfant de bien prendre soin de Noé au lieu de lui interdire de toucher au matériel. Elle souligne les yeux attentifs plutôt que redire la consigne d’écoute. Les enfants répondent positivement à ses interventions. Ils savent que Manon reconnait ce qu’il y a de mieux en eux et tiennent à la relation avec elle.

Visiter le grouper de Manon, c’est s’assurer de bons moments de bonheur. Il y a de la joie. Les petites folies, les fantaisies alimentent le quotidien. L’estime qu’elle porte aux enfants se manifeste aussi dans le plaisir qu’elle exprime à partager le quotidien des petits. Les exclamations, l’enthousiasme, les rires et les encouragements fusent de toutes parts.

Sa passion pour la profession demeure inébranlable malgré les années de pratique, les tendances pédagogiques changeantes, les politiques familiales parfois démotivantes, rien n’a éteint la flamme. Même avec 30 ans d’expérience, elle participe aux formations, curieuse, désireuse de revisiter sa façon de faire. Pour elle, être éducatrice, c’est s’engager dans une démarche évolutive. Cela a toujours été un grand plaisir pour moi de la rencontrer en formation. Ses interventions ajoutaient de la profondeur au contenu et en ont inspiré plusieurs.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, je te dis merci Manon.

 

Merci Manon, la semeuse de joie

 

Si les enfants qui ont eu la chance de passer dans tes bras pouvaient écrire, ils témoigneraient

 

 

Merci Manon pour ta tendresse, tes chatouilles, tes câlins, tes clins d’œil, tes sourires

Merci Manon pour ta confiance en moi qui grandit, tes encouragements, tes félicitations

Merci Manon pour ton écoute, malgré mes cris, mes bouderies, mes pleurs, tu me comprends et m’aides à comprendre ce qui me bouleverse

Merci Manon pour la joie, merci d’avoir choisi le jeu, la fantaisie, l’imaginaire, et d’avoir ainsi protégé la magie de mon enfance

Merci Manon pour ton estime, tu as cru en moi, je peux croire en moi

Merci Manon pour ton amour pour nous
Merci Manon

 

Merci à toutes les « Manon » qui jour après jour ouvrent leur cœur pour accompagner les enfants qui grandissent.

 

 

Sylvie Bourcier

Intervenante en petite enfance

 

[1] Gendreau, Gilles. Jeunes en difficultés et intervention psychoéducative. Éditions Sciences et culture, 2001, p. 80.

Portrait de la relation chaleureuse et significative entre l’enfant et l’éducatrice

Le programme éducatif Accueillir la petite enfance[1] stipule clairement qu’une des dimensions de qualité d’un milieu éducatif est « la qualité des interactions entre le personnel éducateur ou les RSG et les enfants ». Plusieurs recherches démontrent l’importance des relations positives de confiance entre l’enfant et son éducatrice. On observe en effet chez les enfants ayant bénéficié d’une relation sécurisante avec leur éducatrice un meilleur contrôle de soi, une plus grande autonomie, plus d’empathie, de meilleures habiletés dans la négociation lors des conflits interpersonnels. Ils explorent davantage et sont capables d’aller chercher de l’aide quand ils sont en détresse. Cet attachement est source de résilience.[2] La relation positive entre l’éducatrice et l’enfant est aussi reconnue comme un facteur favorisant la coopération, la motivation et le succès à l’école.[3] Nous savons toutes qu’une relation chaleureuse et significative est le préalable essentiel à toute intervention éducative auprès des enfants à défi. Nous connaissons les ingrédients de l’art de prendre soin. Il s’agit de l’accueillir tel qu’il est, de tenter de décoder ce qu’il nous exprime lorsqu’il éprouve de la difficulté et ce pour répondre le plus adéquatement possible à ses besoins. Plusieurs moyens de mise en relation contribuent à la création de la relation : la proximité, le langage adapté, le soutien face aux défis, l’encouragement, la disponibilité, la prédictivité.

Les caractéristiques de l’enfant, de l’adulte et le contexte de la relation pourront expliquer les variations dans les relations éducatrice-enfant. Les enfants affectueux et exigeants récoltent plus d’attention et de réponses à leurs questions que les enfants peu expressifs et retirés.[4] Les enfants qui ont passé plus de 12 mois avec la même éducatrice sont plus susceptibles de développer un attachement sécure avec elle et ce plus particulièrement avec les enfants de moins de 3 ans.4 Plus l’enfant de 4 ans a changé souvent d’éducatrice plus il se montre agressif.4 Le personnel formé répond mieux aux besoins des enfants.[5]

La représentation que se fait l’éducatrice de sa relation avec l’enfant peut aussi influencer cette relation. D’ailleurs, l’échelle d’évaluation ECERS en environnement préscolaire juge positivement le fait que la qualité du service de garde, « le personnel semble heureux en présence des enfants. »

Comment reconnaitre une relation éducative positive? Dunham et Burton2 (p. 45) énumèrent les signes d’un attachement éducatif positif :

  • L’enfant demande de l’aide
  • L’enfant fait référence à son éducatrice pour se sécuriser ou régler un conflit. « Je vais le dire à X » ou « X a dit Non! »
  • L’enfant se montre content lorsqu’il retrouve son éducatrice après une absence
  • L’enfant dessine des adultes en interaction avec lui
  • L’enfant démontre de l’affection
  • L’enfant éprouve du plaisir et recherche l’interaction avec l’adulte et les autres enfants.

Dans la relation positive, il y a d’abord la confiance. On constate au quotidien la confiance que l’enfant ressent pour son éducatrice. Il va vers elle pour se recharger émotivement lors des séparations du matin, des changements, des conflits. Elle est son refuge lorsqu’il est fatigué, triste, excité. Il s’abandonne dans ses bras. L’enfant ne craint pas de fragiliser le lien par ses maladresses sociales, ses gestes impulsifs. Il se sait compris et accompagné. Cette conviction dans la solidité du lien permet à l’éducatrice de rester constante dans ses attentes, de ne pas vivre de l’ambivalence face aux frustrations inévitables qu’elle peut lui faire vivre. La discipline est faite de bienveillance. L’éducatrice est capable de parler positivement de l’enfant, se montre enthousiaste devant les efforts, les découvertes de l’enfant. On peut évaluer objectivement une relation par la proportion d’interactions positives (encouragements, soutien, sourire …) par rapport à l’ensemble des interactions avec l’enfant. Si sur 10 échanges verbaux, 8 relèvent de la réprimande, il est difficile d’imaginer que l’enfant ressente du plaisir.

Les relations ont une histoire et sont tissées de souvenirs d’expériences et de moments partagés. Certains enfants continuent de s’informer de leur éducatrice après qu’ils aient quitté le groupe. D’autres parlent fièrement à leur nouvelle éducatrice des activités ou privilèges dont ils profitaient avec l’éducatrice de l’année précédente. Ils se souviennent. Comme vous, je me souviens de certains enfants turbulents ou inventifs qui ont contribué à développer mes compétences. Je vous en parle le cœur attendri et le sourire aux lèvres.

Sylvie Bourcier Intervenante en petite enfance

[1] Accueillir la petite enfance. Le programme éducatif des services de garde du Québec. Gouvernement du Québec. Ministère de la famille et des aînés. 2007. p. 7.

[2] Denham, S.A, Burton, R., 2003, Social and emotional prevention and intervention programming for preschoolers. Klumer Academic/Plenum Publishers, p. 41.

[3] Joseph, G.E., Strain, P.S. Building positive relationships with young children. University of Illinois. The center on the social and emotional foundations for early learning. csefel.uluc.edu.

[4] Elicker, N., Fortner-Wood, C. (1995) Adult-child relationship in early childhood program for young children.

[5] Enquête Grandir en qualité. Recension générale des écrits sur la qualité des services de garde. Juin 2003. Famille et enfance. Gouvernement du Québec.

L’influence des pairs au sein d’un groupe d’enfants

Sylvie Bourcier, intervenante en petite enfance

Mai 2010

www.aveclenfant.com

Moi avec les autres

À 2 ans, les contacts se font principalement autour des objets. Deux enfants convoitent le même jouet et la dispute s’ensuit inévitablement. Ce n’est pas tellement l’envie de jouer avec l’autre qui provoque les rapprochements entre enfants, mais plutôt les conflits de possession. D’ailleurs, une fois le désaccord réglé, les deux belligérants iront s’amuser chacun de leur côté. Jusqu’à 2-3 ans, les petits se montrent curieux à l’égard des autres enfants, mais ils s’intéressent beaucoup plus à l’adulte qu’ils cherchent à imiter.

Peu à peu, cependant, l’adulte sera exclu des jeux même s’il devra encore agir à titre de médiateur, de négociateur ou d’arbitre. Vers 3 ans, les enfants commencent à nouer des amitiés. Toutefois, les petits groupes qui se forment sont éphémères. Les enfants jouent les uns à côté des autres en se racontant ce qu’ils font individuellement et changent de partenaires de jeux au gré de leurs envies.

Plus l’enfant grandit, plus il ressent le besoin de faire partie d’un groupe. D’abord soudé à ses parents, il prend peu à peu conscience de son identité propre et cherche à trouver sa place dans un réseau relationnel. Son premier ancrage est sa famille, puis vient le monde extérieur dans lequel il doit s’adapter, s’affirmer, se distinguer.

Certains enfants se font facilement influencer par le groupe. Le plaisir prend le dessus et la capacité à se contrôler diminue. Même les comportements excessifs peuvent susciter l’imitation. L’imitation peut être utilisée comme moyen de communication. Elle peut exprimer un désir de rapprochement. En mimant l’autre, l’enfant lui signifie que ce qu’il fait l’intéresse ou ce qu’il est suscite son admiration. L’imité remarque le mimétisme et ce dernier obtient l’attention convoitée. Les pairs au sein d’un groupe servent de modèles. Cet effet de « modeling » peut d’ailleurs durer jusqu’à 6 mois après observation du modèle agressif. Lorsque cette contagion ne menace pas la sécurité des enfants ni le respect de l’environnement, féliciter ceux qui se contrôlent et ignorer l’enfant qui perturbe le groupe suffisent souvent à corriger la situation.

Mécanismes d’influence des pairs.

La réaction des pairs peut renforcer certains comportements. Le bouffon se rend bien vite compte que ses pitreries lui valent les rires contagieux du groupe. Certes son éducatrice ne partage pas son sens de l’humour mais la gloire du clown pèse plus dans la balance que les réprimandes de l’adulte ou encore lui mérite non seulement l’attention de son auditoire enfantin mais aussi celle de son éducatrice.

La pratique de l’humour, par contre, fait diversion et démontre aux enfants que la folie collective, passagère ne vous atteint pas. Cependant, lorsque la contagion amène la quasi-totalité du groupe à passer à l’action et risque de mettre en péril la sécurité des enfants, il faut agir rapidement.

Commencez par éloigner la source de l’agitation. Privé des encouragements des autres enfants et sécurisé par votre présence, l’enfant s’arrêtera. Exprimez-lui alors clairement vos attentes. Il est important ensuite de faire le point avec le groupe, de mentionner que les comportements ont des conséquences, et de réitérer votre confiance dans la capacité des enfants à faire leurs propres choix.

Lorsqu’on étudie les réactions des enfants à une agression, on peut constater qu’il y a des enfants qui crient, d’autres se retirent et enfin certains cèdent à leur agresseur. En cédant, ils envoient le message clair à l’agresseur, la méthode est efficace puisqu’elle permet d’atteindre son objectif. Il est donc impérieux que l’éducatrice soutienne la victime dans l’expression de sa colère et qu’elle manifeste clairement son désaccord.

Les pairs peuvent aussi sans le savoir enseigner aux autres comment éviter d’être la victime en devenant soi-même agresseur. En observant une altercation où la victime riposte agressivement et évite ainsi les coups ultérieurs, l’enfant apprend qu’il s’agit de se défendre avec nos poings pour éviter d’être la victime. Ce mécanisme d’inter influence s’opère dans un contexte où l’éducatrice fait preuve de laisser-faire et d’indifférence par rapport aux altercations accompagnées d’agressivité physique.

Cette force d’influence peut servir à l’apprentissage des habiletés sociales. En offrant des modèles prosociaux aux enfants éprouvant de la difficulté à entrer de façon positive en relation avec les autres, nous lui permettons de vivre une relation amicale positive et de changer peu à peu l’image négative qu’il projette aux autres. Les stratégies de jumelage d’un enfant compétent avec un enfant en difficulté s’avèrent un outil percutant et efficace pour contrer le rejet social.

Méthode

  • Former une dyade constituée d’un enfant compétent socialement et d’un enfant éprouvant des difficultés à entrer en relation de manière prosociale.
  • Organiser une période d’ateliers où le groupe d’enfants s’affaire dans différentes aires de jeux en sous-groupes.
  • Planifier une activité où les deux enfants auront à travailler à proximité l’un de l’autre, à échanger, à se faire des demandes pour du matériel et enfin à collaborer. Le niveau d’implication conjointe dépend de l’âge des enfants.
  • L’adulte soutient la dyade en intervenant de façon positive par des encouragements, des félicitations ou un apport technique. L’atmosphère doit être détendue. Il est donc essentiel de limiter les interdits. L’adulte supervise l’activité en soulignant les gestes prosociaux et en nommant les intentions prosociales parfois mal exprimées.

Utilisation de pairs prosociaux

Les enfants antisociaux ont tendance à se joindre à d’autres enfants qui démontrent peu d’habiletés prosociales. Ils entretiennent alors des relations peu satisfaisantes imprégnées de violence et vivent peu de plaisir ou de succès dans leurs contacts interpersonnels. Ils sont aussi sujets au rejet social des pairs.

Le fait d’avoir un ami compétent socialement facilite le développement des habiletés sociales de l’enfant impopulaire. Le regroupement d’enfants agressifs engendre par processus d’imitation des effets iatrogènes, la déviance est renforcée. La filiation des enfants déviants à des pairs prosociaux servant d’agents de changement permet à ces enfants d’observer des modèles affichant des comportements positifs et de pratiquer avec succès des habiletés sociales. On assiste alors à une augmentation des interactions positives entre les enfants et à une diminution du processus de rejet social.

Non seulement les relations entre les enfants prosociaux et les enfants antisociaux permettent le développement des habiletés sociales de ces derniers mais elles favorisent aussi le maintien de ces qualités relationnelles par désir de préserver et de solidifier les liens vécus positivement. L’éducatrice se doit donc de mettre en place des conditions qui favorisent l’apprentissage par les pairs, d’agir donc en prévention au lieu de se restreindre à seulement réagir aux imitations indésirables.

N’oublions pas que celui qui imite la bêtise de son voisin a besoin d’apprendre à faire ses propres choix, besoin de s’individualiser et d’être fier d’être différent de l’autre et possédant sa propre volonté.

Sylvie Bourcier
Intervenante en petite enfance