De la formation continue des éducatrices dans un contexte de coupes budgétaires

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Julie surprend Simon, 19 mois, en train de pousser Alexis. Elle lui dit « Non! » et l’assoit en retrait. Elle lui demande « Est-ce que tu penses que qu’Alexis aime ça se faire pousser? » Il répond naïvement « Oui! ». Elle hausse le ton, lui demande de réfléchir. Reprenons cette même situation en y introduisant une éducatrice formée. Cette dernière reconnait la difficile tâche de retenue de son impulsivité chez un trottineur. Elle sait en outre qu’il lui est difficile d’envisager le point de vue de l’autre enfant sans soutien concret d’un adulte. Elle s’engage dans l’enseignement du décodage des signaux de détresse émis par Alexis et lui propose une façon adéquate d’exprimer ce qu’il veut.

Les éducatrices détentrices de diplômes collégiaux ou universitaires savent mieux décoder et répondre aux besoins des petits[1] qui évoluent auprès d’elles. Elles proposent des activités adaptées, stimulantes et appropriées au niveau du développement des enfants.1 De plus, les études démontrent qu’il y a un lien entre les compétences professionnelles et la qualité de la relation entre les éducatrices et les enfants.[2] Les spécialistes s’entendent aussi pour affirmer que les la formation postsecondaire en services éducatifs et de garde à l’enfance est fortement associée à la qualité d’un milieu de garde ainsi qu’au développement cognitif et social des enfants.2

Des travaux confirment aussi que la formation continue des éducatrices en milieu familial contribue à améliorer la qualité des relations avec les enfants. Elles démontrent plus de comportements positifs chaleureux envers les enfants, répondent mieux aux besoins des enfants que celles qui ne participent pas aux ateliers de ressourcement professionnel proposés.[3] La formation en petite enfance contribue aussi à développer chez l’éducatrice une attitude plus ouverte, plus sensible aux attentes des enfants. Les éducatrices peu formées sont moins enclines à développer une approche partenariale[4] avec les familles.

La formation de base et continue est au cœur de la qualité des services éducatifs. L’éducatrice par sa capacité de se remettre en question, son désir d’apprendre pour mieux comprendre et intervenir peut contribuer à l’amélioration de la qualité du milieu éducatif. Elle a un rôle à jouer dans le travail d’élaboration des programmes de formation. Bien que certains thèmes demeurent incontournables, le développement de l’enfant, la gestion des comportements et les relations parents-enfants3, les éducatrices doivent partager leur vision de la compétence, analyser leur expérience, leur fonctionnement et «  s’engager dans un processus dynamique de réalisation professionnelle ». [5]

Cette formation contribue au bienêtre des enfants mais aussi à celui des éducatrices. Certains auteurs parlent d’une meilleure estime de soi[6] et d’un sentiment de compétence accru chez les éducatrices en milieu familial qui suivent des activités de formation en continu. J’ai observé depuis plus de 20 ans que le seul fait de se faire confirmer positivement un choix pédagogique ou une approche en intervention par une formatrice contribue à soutenir la motivation, les efforts engagés auprès du développement d’un ou de plusieurs enfants. La grande majorité des professionnelles en petite enfance que j’ai côtoyées lors des activités de formation font preuve d’ouverture et désirent s’améliorer. Elles expriment une réelle satisfaction à observer des changements, une évolution chez l’enfant qui au départ représentait un défi pour elles. La formation doit inciter à la pratique réflexive, allier théorie et pratique et favoriser les échanges cliniques respectueux de l’enfant, de l’intervenante et de sa famille.

Ma pratique professionnelle autant comme intervenante que formatrice m’a appris que les éducatrices, les enseignantes en préscolaire ont besoin d’un « lieu de parole.» exempt de jugements ou d’objectifs à atteindre. On oublie que l’éducatrice se met à l’écoute de l’autre plusieurs heures par jour, reçoit des confidences des enfants, des parents, observe parfois des signes de détresse, de négligence. Cette attention à l’autre peut la fragiliser. C’est pourquoi, il est essentiel qu’elle puisse témoigner, échanger, chercher des alliés pour du soutien. Elle doit être accueillie et reconnue dans son engagement à l’autre. La formation, la supervision professionnelle sont des outils susceptibles de répondre à ces besoins.

Je déplore toutes les coupes faites dans notre réseau qui affecteront les sommes allouées à la formation continue dans plusieurs milieux. On peut s’inquiéter des « choix obligés » en matière de sélection du personnel. Sachant que la masse salariale représente le poste budgétaire le plus important d’un budget d’un milieu de garde, que les salaires horaires les plus élevés sont attribués aux éducatrices formées et ayant le plus d’années d’expérience, on peut se demander s’il ne sera pas plus économique d’engager moins d’éducatrices formées en respectant le ratio de personnel qualifié exigé au Québec. Plusieurs milieux se verront peut-être dans l’obligation de sabrer dans le temps libéré pour la pédagogie, le temps de travail d’équipe permettant de discuter des enfants à besoins particuliers ou celui alloué aux rencontres avec les parents, nos partenaires.

Il est reconnu que la formation de base et continue est un facteur important de qualité des services éducatifs. Il est démontré que des services de garde de qualité sont associés à un meilleur développement cognitif, du langage, des relations positives entre les pairs, à l’obéissance aux adultes, moins de problèmes de comportements et une meilleure relation mère-enfants. Les services de qualité « peuvent accroitre la persévérance scolaire ». [7]

Ces coupes auront donc non seulement un impact sur la qualité de vie des petits dès maintenant mais auront des répercussions à long terme sur la réussite scolaire des élèves de demain.

Sylvie Bourcier

Intervenante en petite enfance

[1] Carnet du Savoir. Apprentissage chez les jeunes enfants. Conseil Canadien sur l’apprentissage (CAA), Pourquoi les services de garde de haute qualité sont-ils essentiels? www.ccl-cca.ca, p. 3.

[2] La qualité, ça compte. Christa Japel, Richard E. Tremblay et Sylvana Côté. Résultats de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec concernant la qualité des services de garde. Choix IRPP, vol. 11, no. 4, oct. 2005, p. 35.

[3] Les services de garde en milieu familial : un lieu de prévention à découvrir. Sylvain Coutu, Suzanne Lavigueur, Diane Dugeau et Claude Harvey dans Revue canadienne de Psycho-Éducation, vol. 28, numéro 2, 1999, p. 187-198.

[4] Services de garde éducatifs et soutien à la parentalité. La coéducation est-elle possible? Gilles Cantin, Nathalie Bigras et Liesette Brunson. 2010, PV 9, p. 87.

[5] C. Lavoie et al cité dans l’Éducation à l’enfant. Une voie professionnelle à découvrir. Diane Berger, Louise Héroux et Danielle Sheridon. 2007. Gaétan Morin Édition, p. 272.

[6] Galinsky, Homes et Kontos cités dans Les services de garde en milieu familial, un lieu de prévention à découvrir.

[7] Carnet du Savoir. Apprentissage chez les jeunes enfants. Conseil Canadien sur l’apprentissage (CAA), Pourquoi les services de garde de haute qualité sont-ils essentiels? www.ccl-cca.ca, p. 3.

Garderie : Choisir le meilleur, défendre la qualité

En avril dernier, Ève-Lyne Couturier et Philippe Hurteau publiaient un rapport de recherche intitulé « Les services de garde au Québec : champ libre au privé », une étude de l’IRIS.

Oeuvrant depuis plus de 35 ans dans le réseau public des services de garde à l’enfance, d’abord comme éducatrice, puis gestionnaire, formatrice, chargée de cours et aussi comme membre d’un conseil d’administration d’un CPE de grande qualité, j’ai pu constater depuis près de 10 ans, un désengagement de l’état. Nous assistons maintenant à des compressions budgétaires et des choix fiscaux (crédits d’impôt) qui mettent réellement en péril le réseau national subventionné. L’étude de l’IRIS démontre en autres « en quoi l’action gouvernementale des dernières années pousse à la privatisation de ce service public » et qu’il existe bien un « écart de qualité en les services de garde publics et privés ».[1]

Les compressions budgétaires imposées au CPE, le grand nombre de places allouées aux garderies privées non subventionnées, la modulation et la bonification du crédit d’impôt pour frais de garde sont tous des éléments qui contribuent à l’affaiblissement du réseau. Ils ont non seulement un impact sur la qualité des services offerts par les CPE mais aussi sur le choix des parents.

Plusieurs parents se trouvent largement avantagés par les mesures fiscales qui les poussent vers le privé. Les auteurs de l’étude constatent que « avec les modifications au crédit d’impôt provincial, la part des familles ayant un avantage économique à choisir les garderies non subventionnées s’est élargie ».

L’AQCPE, les regroupements régionaux, les CPE ont dénoncé les compressions budgétaires dans les médias et en manifestant. Les sommes transitoires négociées ne représentent à mon avis qu’un parapluie face à une tempête. Les orientations ministérielles semblent viser le démantèlement de ce réseau envié par les autres provinces. Certains diront que le réseau public coute cher aux contribuables. L’étude de l’IRIS démontre que ce calcul est faussé en prenant en compte le taux d’activité des mères au travail, les dépenses fiscales du gouvernement reliées aux crédits d’impôt, l’efficacité des investissements en prévention (1$ pour 7$ démontré par le prix Nobel en sciences économiques). En effet, il est reconnu que la qualité des services éducatifs contribue au développement des enfants et particulièrement ceux issus de milieux vulnérables et ainsi réduit les inégalités sociales. En contrepartie, « la fréquentation d’un service préscolaire de faible qualité peut nuire au développement social, affectif et cognitif de l’enfant. »[2]

Lorsqu’on examine les données soulevées dans l’étude, on constate qu’on retrouve davantage de qualité dans le réseau public que dans le réseau privé. Voici quelques faits présentés sous forme de tableau.

CPE et RSG Garderies privées
Moins de 0,5 plainte par 100 places[3] 1,57 plainte par 100 places pour les subventionnées et 1,82 pour les non subventionnées3
Niveau de qualité auprès des poupons en 2014[4]

·      67,3 % des CPE sont jugés bons ou excellents

·      3,4 % des CPE ont la cote « insatisfaisant »

Niveau de qualité auprès des poupons en 20144

·      7,2% des garderies privées non subventionnées (GPNS) obtiennent des résultats jugés bons ou excellents.

·      41,2 % des GPNS ont la cote « insatisfaisant »

Niveau de qualité auprès des 18 mois-5 ans en 20144

·      45 % des CPE obtiennent la cote de qualité bonne ou excellente

·      4,0 % des CPE sont jugés de qualité insatisfaisante

Niveau de qualité auprès des 18 mois-5 ans en 20144

·      10 % des GPNS ont une évaluation bonne ou excellente

·      36,3 % des GPNS obtiennent des évaluations négatives

 

Les auteurs de l’étude soulignent aussi le fait que les CPE ont vu leur niveau de qualité progresser de 2003 à 2014 : de 60,7 à 67,3 % au niveau des résultats jugés bons ou excellents auprès des poupons et de 41,8 à 45 % avec les enfants âgés de 18 mois à 5 ans. La recherche de qualité dans le réseau public demeure une préoccupation constante et ce malgré les pressions économiques et politiques.

J’invite les gestionnaires à lire l’étude, à en faire un résumé aux parents engagés dans le CA, à partager la fierté d’un réseau de qualité autant avec l’équipe de travail qu’avec les parents utilisateurs. Plusieurs CPE font d’ailleurs la promotion de la qualité de leurs services, dénoncent les impacts des compressions budgétaires sur les services aux enfants. Ces démarches sont fort pertinentes puisque de nombreux parents ne sont pas au fait des données de recherches et des douloureuses décisions que les CA doivent prendre pour faire survivre le milieu de vie de leurs enfants et ce, au prix de cette même qualité qui nous distingue.

Je vous soumets quelques idées dans cet exercice de sensibilisation auprès des parents.

  1. Saviez-vous que les garderies privées non subventionnées ont un taux de plaintes 4,5 fois plus élevé que celui des CPE?[5]
  2. Saviez-vous que 67,3 % des CPE ont été jugés bons ou excellents au niveau de la qualité des soins auprès des poupons en 2014 alors que seulement 7,2 % des garderies privées non subventionnées obtiennent ces résultats?5
  3. Saviez-vous que seulement 10 % des garderies privées non subventionnées ont été jugées comme bonnes ou excellentes en ce qui a trait à la qualité des services offerts aux enfants de 18 mois – 5 ans alors que 45 % des CPE obtenaient cette cote en 2014? 5
  4. « Sur les 2 261 plaintes déposées en 1 année, seulement 26,3 % concernant les garderies du réseau public contre 73,7 % pour les différentes garderies privées. » 5
  5. De 2006 à 2007 à 2015-2016, on a observé une hausse de 35 % du niveau de subventions pour les garderies privées subventionnées, 50 % pour les milieux familiaux subventionnées et seulement 6 % pour les CPE.5

Sylvie Bourcier Intervenante en petite enfance

[1] Couturier, E.L., Hurteau, P. Les services de garde au Québec : Champ libre au privé. Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Avril 2016.

[2] Gouvernement du Québec Discours sur le budget – Budget 2008-2009, p. 22, www.budget.finances.gouv.qc.ca/budget/2008-2009/fr/documents/pdf/DiscoursBudget.pdf, cité dans Couturier, E.L., Hurteau, P. Les services de garde au Québec : Champ libre au privé. Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Avril 2016.

[3] Étude des crédits 2015-2016 : Renseignements particuliers volet famille, service de garde et intimidation. Gouvernement du Québec. 2015. Calculs des auteures cité dans Couturier, E.L., Hurteau, P. Les services de garde au Québec : Champ libre au privé. Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Avril 2016.

[4] La qualité éducative dans les installations de centre de la petite enfance. Gouvernement du Québec, Institut de la statistique, 2015 ; et La qualité éducative dans les garderies non subventionnées, Institut de la statistique, 2015 cité dans Couturier, E.L., Hurteau, P. Les services de garde au Québec : Champ libre au privé. Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Avril 2016.

[5] Rapport de recherche IRIS. Eve-Lyne Couturier et Philippe Hurteau, chercheurs. Les services de garde au Québec. Champ libre au privé. Avril 2016, p. 3.